Sept, sont-ils sept ?
 
Sept, sont-ils sept ?

Avec ou sans s, définir Limite(s), c'est la quadrature du groupe.
D'abord, parce que la nature même d'un groupe est de ne pas exister. Enfin, pas vraiment, au sens ou l'on peut dire d'un individu : il existe parce qu'il pense, écrit, ou s'enfile tant de canettes par jour.
Ensuite, parce que les contradictions y fleurissent comme l'ortie dans les cimetières de campagne, et que même si on en fait d'excellentes soupes, il n'est pas facile d'en dégager la philosophie, du moins pendant la cuisson.
Bref, les auteurs qui se reconnaissent sous ce nom ont essentiellement en commun leurs différences :
a) entre eux
b) avec un autre chose dont la définition risque d'être encore plus ardue que celle de Limite.
Cela n'est un paradoxe qu'en apparence.
Entre la littérature de science fiction et l'autre, la grande, celle qui porte une majuscule à chaque doigt, se trouve, selon les avis :
a) une interface, où planent pêle-mêle Boris Vian, Kafka, Burroughs, Buzzati, Ballard, Calvino... ;
b) une mince cloison, séparant les démons de Pierre des merveilles de Paul ;
c) un mur de béton fortifié de part et d'autre : à droite, la Hard Saïence, à gauche, le Rauman Psychologique ;
d) un no man's land a peupler de toute urgence.
C'est ce qu'on peut appeler une situation Limite. D'autres diront un artefact sans importance. Les deux points de vue sont bien entendu valables. L'un des rares points communs qu'on puisse déceler chez nos auteurs n'est-il pas leur fascination pour l'instant ou une idée quitte le droit chemin pour se changer en lampadaire (ou l'inverse) ?
Des Limites plus perfides se sont développées au fil des siècles, et il continue d'en pousser chaque jour dans nos jardins.
Par exemple, entre la plate-bande "Essai", sa voisine "Roman", et la petite, la-bas au bout, qu'on intitule en fronçant le nez "Poésie". Rien qu'avec ces trois mauvaises graines, on alimente les polémiques des cloisonnistes pour vingt générations. Sans compter celles de nos consciences. A partir de quel moment un écrivain cesse-t-il de parler de ses glandes pour raconter une histoire ? Celle-ci est-elle meilleure si, habilement camouflé derrière ses personnages, il y parle en catimini des dites glandes ? Quand s'interrompt-il pour réfléchir, non sur l'imposture qu'il commet, mais sur son résultat ? Et a quel instant, diabolique entre tous, franchit-il la Limite suivante pour réfléchir sur sa propre réflexion ?...
Tout cela n'est que roupie de sansonnet.
La vraie Limite, la grande, la chienne, c'est celle qui sépare l'auteur A de son cousin B, les différencie de C et (horreur !) de D, celle qui oppose le vécu des uns aux mots qu'emploient les autres, celle qui résulte des variations graves ou frivoles qu'ont suivi leurs neurones depuis leur naissance. Frontière salutaire, certes, puisqu'elle crée la différence de potentiel d'où naît le désir, mais meurtrière en ce qu'elle renvoie chacun a son incompréhension foncière.
D'où l'absurdité totale de toute démarche visant a fonder un groupe d'écriture.
D'où le bonheur unique, explosif, qu'on éprouve a en fonder un.
Le lecteur peut-il partager ce bonheur ? Tel dira que c'est son problème, et qu'on n'est pas chargé de son Ame, Tel autre qu'il faut au contraire en prendre grand soin, le pauvre chat, si seul, si vulnérable derrière cette ultime Limite qu'est la page du livre qu'il est en train de lire, et qui le sépare irrémédiablement de ceux qui l'ont écrit, alors même qu'elle cherche a l'en rapprocher.
Ou l'inverse, bien sûr, encore une fois.
L'amour ne se nourrit-il pas perpétuellement de sa propre dénégation ?


© Limite & Francis Berthelot



 
Préface de MALGRE LE MONDE, recueil collectif du groupe LIMITE : Jacques Barbéri, Francis Berthelot, Lionel Evrard, Emmanuel Jouanne, Frédéric Serva, Jean-Pierre Vernay, Antoine Volodine, publié en décembre 1987 aux éditions Denoël.

 
Mis à jour : 24/03/03

 
 
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