NOTES DE MISE EN SCENE
 
Une nouvelle de
FREDERIC SERVA

 

De la maison des Morts
 

 

 

 

 
La scène est dans un entrepôt. Quelques caisses, quelques vieux bidons, une chaise, froide et dure, peu de lumière.
Le Prologue se détache de la pénombre et s'avance.

 

LE PROLOGUE
Urines diabétiques recueillies au sein de vespasiennes monacales, fruit de vessies trop longtemps contenues, qui collectent avec dégoût, patiemment, cet extrait de sang puant, irriguant des corps abjects ; menstrues anémiques de singes décapités ; fèces liquides, troubles jaunâtres d'individus ensevelis sous les papiers de leur vie ; vomissures issues de gueules acariâtres aux dents bouffées par le sucre...
Souillures, tout cela ?...
 
Le Prologue disparaît. Pendant qu'il parlait, l'Homme est venu se placer à ses côtés. L'éclairage s'est modifié. C'est maintenant le crépuscule d'un soir d'automne.
 

L'HOMME
La terre est noire, il pleut. Il pleut toujours sur les tristes atours dont se parent les désillusions. Il pleut et la flaque d'humeur va en s'élargissant : je viens de jeter à terre, dans la boue, ces feuillets couverts de mon écriture étriquée, petite à en ressembler à des pattes de mouches maladives, et qui tissaient, en un réseau inextricable, le plus souvent proche du vide, du néant, de la nullité, cette histoire de ma pauvre existence. Je regarde, les yeux vides, cette lente décomposition. Je ne pleure pas, ou plus, le geste en soi n'a presque rien coûté, seulement l'horreur du vécu le précédant : imaginez le monde se crevassant, le petit monde bourgeois auquel on n'échappe pas s'ouvrant sur d'immenses profondeurs, dévoilant ces géhennes attirantes, imaginez-vous empreints de certitude, celle, ignoble, de ne pouvoir provoquer la chute. Impossible, peut-être.
Je suis seul, à présent, et cette solitude n'est peut-être pas unPortrait 1mal. Elle jouera le rôle de catalyseur, provocant la réaction, s'y impliquant, et en sortant indemne. Car elle sera toujours là, cette bonne vieille solitude. Et pourquoi pas ?, puisqu'elle n'existe que par comparaison avec le leurre du social, promiscuité ?... N'êtes-vous pas présents, en cet instant même ? N'est-ce pas à vous que s'adresse ce discours ? Et même si vous n'êtes que des fantômes, des concepts, des supposés dans le noir que mes yeux embrassent, des mots que le vent, je l'espère, soulèvera et éparpillera, comme je viens symboliquement de faire, avec ces feuilles que la boue absorbe, et même si vous n'êtes que cela, n'êtes-vous pas aussi cette gangrène qui me ronge ?
 
Sans le voir, on entend le Prologue.
 

LE PROLOGUE
Prolapsus : n.m. Chute d'un organe en dehors ou en avant de son emplacement. Ex. : prolapsus utérin.
 
Au son de la voix du Prologue, l'Homme s'est tourné brusquement vers l'endroit d'où il supposait provenir cette voix. D'un mouvement nonchalant, il se replace face au public. Un sourire ironique, une esquisse de sourire ironique se dessine au coin de ses lèvres.
 

L'HOMME
Prolapsus cardiaque...
Puisqu'il faut en passer par cet aveux honteux, engendrant un ensemble d'idées toutes faites et qui renvoient à l'univers des romans-photos, puisqu'en fait je veux en passer par là, disons-le maintenant : c'est mon coeur qui se ronge, c'est mon coeur qui m'entraîne devant cet écran d'après la mire, quand la neige poudroie le gris de l'absence d'émissions.
Et là, maintenant, j'ai jeté ces lettres. Le monde à deux n'est pas un monde : c'est un huis-clos qui se suffit à lui-même et qui absorbe l'extérieur, tout ce qui n'est pas lui. La trame du cielPortrait 2 compte ses couleurs : une, deux ; une, deux ; pas plus, c'est ainsi. Recomptons : une, deux ; une... ; une... Et la trame se déchire. Et le choix de la mort ? Et la douleur de ne pas l'accepter, même si elle seule a un sens ?
Une, deux. Le discours prend des allures de passant ringard, étouffé par son manteau de conformité : Exprimer ? Avec des mots ? Je dis, je dis, mais je me parle plus à moi-même qu'à un éventuel interlocuteur, car celui-ci se permettra d'aligner des "Bien-sûr, évidemment, Rimbaud, Verlaine, Char, Nous Deux ou Intimité, c'est toujours la même chanson. N'y-a-t-il pas autre chose que le cul ?" Sans doute a-t-il raison, celui-là. Sans doute, mais merde...
La flaque d'humeur va en s'élargissant, elle est presque belle.
Et tout ceci, hautement symbolique mais à peine déguisé, à peine hermétique, et qui se gèle du froid de la pièce, car c'est bien-sûr une chambre, même si vous ne la voyez pas comme je la vois, avec son lit, son bureau, sa petite chaise et sa lumière chiche, et bien-sûr il y fait froid, les chambres de bonne plutôt que le trois-pièces. Et moi sur ma feuille, mon cahier, aujourd'hui c'en est un, il faut là encore y voir un symbole, une prétention même. Et moi, pris soudain d'une crise de rire ou de larmes, m'esclaffant de cette prétendue création ou me déchirant de tout cet exact mensonge, et surtout vous observant, car c'est là la véritable recherche : ce que j'ai perdu, si réel que cela puisse être, n'est plus qu'un prétexte pour imposer ce silence entre nous, entre vous et moi. Silence, comme d'habitude ; le dialogue est ailleurs, s'il est. Silence : je parle et vous m'écoutez, je déclame et vous m'observez. Ou peut-être pas, j'ai envie de vous insulter.
N'importe quel argument est le bon : images stupides.
 
Le Prologue s'avance, s'arrête à la hauteur de l'Homme, qui tourne la tête pour l'écouter.
 

LE PROLOGUE
Message :
Sartre voyageait beaucoup. Je me rappelle son dernier périple, qu'il me conta le soir de son retour :
"Parti de Sedan, où il venait de séjourner six mois, il fit escale à Liège, avant de se rendre à Vierzon, qu'il quitta trois mois et deux jours plus tard."
Mais ce voyage, trop beau, lui coûta la vie, puisque je le tuai lorsqu'il m'en informa. La jalousie...
 
Il se tait quelques instants, s'accroupit, lève les yeux vers le plafond, puis reprend :
 
Ronde enfantine :
 
poupée poupée
 

 
Autour du champignon,
attendent en rang d'oignon
dix-mille petits lardons,
pressés comme des citrons.

 

 

Le Prologue disparaît.
 

L'HOMME
reprenant sa position initiale
Les mots ne veulent plus rien dire : assis sur ce fauteuil, ils se heurtent à cette réduction de cervelle, à cette bouillie qui ne sait plus concevoir qu'une seule idée, un borborygme qui pue la vomissure mais reste pourtant l'once d'espoir dont je ne veux me dessaisir. Amorphes et vides de sens, ils s'accumulent sur cette nouvelle page que j'avais juré d'oublier, dont je ne voulais dessiner la trame et qui, malgré tout existe enfin. Vain, vaine. C'est un filet de piquette qui s'écoule en moi. Vains comme ces mots fouillis, logorrhée muette que le papier absorbe en un défoulement cynique, digne d'un pet de rat. Ils sont là, existent, et si je reste torturé, je partage avec cette page séchée, unique reflet dans ce miroir déformant dont mon stylo épouse la structure. En ces instants qui ne peuvent se réclamer d'une aspiration au vide, puisque je récite ; en ces instants banals, tout bascule toujours. Et réapparaissent alors la collectivité de réactions, papparizzi et petits gâteaux secs, et, sempiternels, les bains interminables, les lits dans les chambres obscures, les alcools ingurgités de sa propre contrainte, sans goût aucun, farniente morbides...
 
L'Homme effectue un demi-tour sur lui-même et chuchote :
On dit qu'il faut quitter, qu'il faut évacuer les lieux.
 
Il se retourne, s'approche du bord de la scène, s'assied les pieds ballants dans le vide.
 
Je reviens à ces pages car il faudrait en parler, ne serait-ce que pour se conformer au désir de l'auditeur, ne serait-ce que pour lui en dévoiler le contenu. Car vous l'attendez, n'est-ce pas ?, ce déballage impudique ? Je sais, bien-sûr, que vous n'étiez pas venu pour cela. Ne dites rien, je connais vos arguments, dans vos journaux de spectacles, vous avez lu : "Comédie à deux personnages". C'est cela que vous étiez venu chercher ici, une bête petite comédie. Au lieu de quoi vous avez cela : un type qui monologue. Mais ça fait un moment que vous m'écoutez, que vous me supportez. Vous êtes restés, soit ! Et peut-être est-ce parce que vous êtes restés que vous avez le droit de savoir...
 
Les lumières s'éteignent, on entend la voix de l'Homme, lointaine, qui dit :
Le droit...
 
Les spots se sont rallumés, la scène est vide. Le décor représente la cage d'escaliers d'un immeuble bourgeois. Une porte figure la loge de la concierge. Seule la chaise se trouve toujours sur la scène. C'est de la porte que surgit l'Homme.
 

L'HOMME
Ne me touche pas. Va-t-en.
 
L'éclairage change de nouveau, on retrouve le crépuscule. L'Homme s'est figé un court moment, il se redresse puis retourne à pas lents vers la loge. Il y entre, en ressort, un mannequin dans les bras. Il s'approche de la chaise, l'y asseoit puis se place derrière lui. L'Homme restera immobile pendant toute la durée de la scène.
 

L'HOMME
dans un soupir
Ne me touche pas. Va-t-en.
 

LE MANNEQUIN
Depuis longtemps, je sais que rien n'est vrai. Regardez-moi, pantin désarticulé, assemblage ridicule de carton-pâte et de plastiques. Regardez-moi et dites-moi : que voyez-vous ? Ne suis-je pas le reflet de la réalité ?
 
Duo

Sceptiques...
Cette flaque de boue ressemble à la matrice qui m'a engendrée, eau et papier. Papiers noircis d'un récit tronqué, papiers-mémoire dont le contenu vous intrigue. Mais qu'apprendriez-vous à leur lecture ? Ces élucubrations tracées à l'encre ne sont pas la réalité, ce ne sont que des impressions, des relations de faits, des contours et détours. Et qu'importe que ce soit le seul cri déchirant la nuit. Non, la réalité est plus simple à exprimer. Elle est devant vous, je suis cette réalité.
 

L'HOMME
faiblement
Abject. Le concret est abject. A présent que le mannequin a parlé, je réalise que la monnaie d'échange que je proposais n'a pas cours. Détruire ce texte ? Je sais que toute cette mise en scène n'était qu'un leurre. J'ai vécu ce que j'ai voulu oublier en jetant mes lettres. Je ne peux détruire ce qui s'est produit.
 
L'Homme disparaît. Apparaît le Prologue.
 

LE PROLOGUE
Que va-t-il lui arriver ? Va-t-il se tuer ou va-t-il essayer de vivre ? Peu importe ! Et puis, vous vous en foutez, n'est-ce pas ?
 
Les lumières de la salle se rallument. Dans les fauteuils de la salle, on aperçoit des poupées de chiffon, jouets désormais inutiles. La scène est vide, l'Homme est assis sur la chaise, la tête entre les mains.
Il pleure.

 


 
Notes de mise en scène
texte cryptolimite, 1987, inédit. Illustré par l'auteur.

 
Mis à jour : 13/11/02

 
 
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