Le Dentiste
 


 
Gagnez du temps sur le Temps.
SNCF

 



      La journée commence sur un quai. L'éveil, plutôt. Avant, il y eut la marche. L'avenue, figée dans ses habits d'arbres et de mouvements mécaniques. B... étudiant ses rêves :


      La foule bruyante crie dans sa tête toute la rage de bouches éclatées. Devant lui, une armature métallique, circulaire, d'un mètre de diamètre environ, tendue de papier Kraft. Derrière, on ne peut le voir mais il le sait, un bac en bois surmonté de parois en verre et tapissé dans le fond d'un matelas pneumatique. B... prend son élan ; la foule le voit, tendu sur ses jambes, prêt à décoller, et tout bruit s'éteint. Il s'élance. La fenêtre marron jaillit vers lui, et il saute. Autour de sa tête, le papier claque, fouette ses oreilles. Dès qu'il touche l'intérieur du bac, il sait qu'il a mal calculé son coup. Dilacérant ses oreilles saignantes, la paroi vitrée éclate. Derrière le bac, il y a un à-pic de vingt mètres. Au contact du sol, son corps est enfin libre, et sculpte la forme rêvée par sa tête. Un Z parfait : la tête à gauche, les jambes à droite, le tronc à demi enterré.
      Lorsqu'il reprend conscience, il est sanglé sur une table d'opération.



      Puis le hall de la gare. Avec les hommes de la voirie, perdus entre deux affiches de voyages organisés ou coincés par de gros ensembles métalliques à débiter boissons et sucreries.
      B... prend place sur le quai. Il n'arrive pas tout simplement sur le quai, mais il prend place sur le quai. A sa place, pour tout dire. Chaque expectant a son terrain, son territoire. Il peut impunément jeter sa cigarette à ses pieds, poser son cartable ou son attaché-case près de lui, laisser partir un rire nerveux, ou se gratter l'entrejambes. Toutes choses qu'il ne pourrait faire, n'oserait pas faire, en un autre endroit - ne serait-ce qu'à un mètre de son territoire.
      Le territoire de B... est mitoyen de celui d'un groupe de lycéens, et d'une jeune lesbienne. Il sait qu'elle est homosexuelle car, dans le même wagon que lui, à deux rangées d'intervalle, entre les gares d'A... et de C..., elle discute toujours avec une femme d'âge mûr, le visage balafré de cicatrices fraîches. Il les a surprises un matin en train de se masturber, maladroitement masquées par le quotidien du jour.
      Les lycéens le choquent un peu. Il n'ose pas vraiment se l'avouer, mais lorsqu'ils sortent des tirades d'injures, insultent les autres expectants, ou bien se pelotent ouvertement, une tiédeur malsaine gagne ses joues, le forçant à détourner le regard. Ils osent empiéter par la force de leurs outrances sur les territoires extérieurs.


      Dans l'avant-dernier wagon où il prend place systématiquement - les premiers wagons sont souvent les plus touchés en cas de déraillement - il se laisse choir à son poste d'observation coutumier et s'assoupit, écoutant vaguement les conversations, regardant furtivement le paysage, ignorant par une certaine torpeur la haine qu'il ressent envers ce trajet.
      Un peur étrange lui interdit l'accès du dernier wagon ; peut-être la conséquence d'un vieux rêve :


      Un gosse lui a fait une farce en lui soufflant de la crème chantilly dans les yeux. Il titube le long d'une coursive encombrée de bagages, de gens couchés à même le sol. Un aveugle lui glisse dans la poche droite de son gilet un billet de cent francs. Puis il arrive au fond du dernier wagon, et croit ouvrir la porte des toilettes ; mais la rage et la crème l'aveuglant, il commet une erreur et ouvre la porte donnant sur la voie. Il s'écrase sur le ballast et explose.
      Il reprend conscience dans un lit d'hôpital, plâtré de la tête aux pieds. Autour de ses jambes, le plâtre a la forme d'une robe à l'ancienne, et sur son torse deux proéminences blanches dessinent le contour de gros seins. Aucun pied ne dépasse du bas de la robe. Il s'évanouit.



      Quelques minutes avant le tunnel d'arrivée en gare de C..., comme tous les matins, il aperçoit l'hôpital. Et il se dit, comme tous les matins, qu'il ne se rendra pas à l'usine à viande, qu'il continuera son trajet, payant le supplément pour fraude sans rechigner, descendant à Lyon ou à Strasbourg et pénétrant dans le premier bar venu pour se saouler jusqu'à la fermeture. Il téléphonerait alors au chef de clinique en pleine nuit et lui dirait : "les ratounes de tous vos patients, vous pouvez vous les mettre au cul !"
      Malgré l'épaisseur double de chaussettes en laine et semelles en crêpe, le contact du quai lui glace la plante des pieds.



Prothèses Partielles Adjointes Métalliques



      Seul dans son cabinet.
      Durant ces quelques instants de solitude, il se complaît à imaginer quelques-uns de ses patients les plus sordides, sanglés sur le fauteuil, en vue d'opérations baroques destinées à leur greffer des têtes d'animaux. Puis l'assistante arrive, le visage défait par le manque de sommeil - peut-être par une nuit de grande débauche - l'haleine puant la haine et le café réchauffé.
      - Les fadas sont là.
      - Ils sont tous fadas.
      Madame Rontag pénètre dans le cabinet, suivie par son fils et leur chien.
      - Les chiens ne sont pas admis dans les salles de soins.
      D'ordinaire, B... n'en a rien à foutre ; mais là, il espère qu'en agissant ainsi, le fils sera obligé de sortir aussi. Grossière erreur. Il trouve une âme sensible pour garder leur roquet et revient aussitôt.
      - Docteur, c'est affreux, gémit Madame Rontag, depuis une semaine j'ai du pus qui remonte de la gorge. Il ne faudra pas m'opérer, au moins ? A l'hôpital, je sais ce qui se passe. La dernière fois, ils ont faillit me tuer. Ce sont tous des assassins masqués, des employés aux abattoirs.
      - Asseyez-vous, Madame, on va voir ça. Ne vous affolez pas inutilement.
      Lorsqu'elle referme la bouche, ses incisives se redressent et restent à l'extérieur. Tout est à foutre en l'air. B... jette un regard à l'assistante en haussant les épaules, les sourcils et tout ce qu'il est humainement possible de hausser pour exprimer une forme paradoxale d'étonnement désabusé.
      Elle étouffe avec peine un rire qui aurait pu être sain.
      Le fils intervient sans crier gare.
      - Son médecin traitant nous a dit que ça pourrait monter au cerveau.
      - Je ne veux surtout pas être anesthésiée à l'hôpital, Docteur... Mon fils dit que c'est le formol. Le liquide était blanc. Alors que lui, lorsqu'ils l'ont endormi en clinique, le liquide était jaune. Ils ont voulu me tuer, Docteur !
      Il fait frais. L'assistante veut brancher le radiateur électrique. B... lui fait un signe négatif et entrouvre la fenêtre. Des bouffées de chaleur se condensent en sueur sur la peau de son cou. Le chant de quelques moineaux carboniques envahit la pièce.
      - Ma mère a raison, Docteur, je ne me souviens plus très bien, j'avais un peu perdu la mémoire, lorsqu'ils m'ont trouvé, la nuit, dans le parc, mais j'ai bien regardé... le liquide était jaune... Et puis son cœur est fragile. Vous pouvez peut-être l'opérer vous-même, ici, sans anesthésie générale ?
      Madame Rontag est allongée sur le fauteuil. Du bout du miroir, B... presse la gencive en tenant son visage aussi éloigné que possible d'éventuels giclements. Le pus, épais et citrin, bouillonne. Madame Rontag veut parler, mord le miroir. Ses dents antérieures se lèvent et viennent lui toucher le nez.
      - Il va falloir tout arracher, Madame... Puis mettre une prothèse totale... En haut et en bas... Vos soi-disant montées de pus sont sûrement dues à une dent de sagesse incluse. Il faudra l'extraire aussi.
      - Vous allez faire tout ça vous-même, ici, n'est-ce pas ? quémande le fils, d'un air idiot, à la limite de l'incitation à la violence.
      - Je crois qu'il serait plus sage de...
      - Mais ils vont me tuer, Docteur, ils vont me tuer !!!
      - Oui... elle est malade du cœur, vous savez, la dernière fois...
      - Écoutez ! Il n'y a PAS d'autres solutions !
      B... se surprend à crier. Cela ne lui était encore jamais arrivé face à un patient. Et il trouve soudain la faille, la ruse. Il vient de comprendre les conneries du généraliste.
      - Sinon, le pus va vous monter au cerveau ! Et puis vous verrez... le spécialiste qui va s'en charger est vraiment très bien. Il n'y a aucun risque.
      Madame Rontag mord ses dents, le fils bredouille, crache, s'étouffe. Sa bave paranoïaque éclabousse le visage de B... qui quitte le cabinet. L'assistante peut régler seule les formalités d'hospitalisation.


      Après un petit tour de décontraction dans les couloirs, B... revient et constate que trois patients attendent déjà dans la salle d'attente. L'usine à viande. Il entre dans le cabinet, allume une cigarette, l'éteint aussitôt et demande à l'assistante d'introduire le patient suivant. Le théâtre de guerre commence. Il soigne mais il blesse, il guérit mais il sectionne, il soulage mais il arrache, entaille, déchire, meule, charcute à tout va... Et soudain ses gestes se figent.
      Il vient d'extraire une molaire aux prix d'efforts violents, et la patiente, couchée à l'horizontale sur le fauteuil, le fixe d'un regard bovin. Lorsque la dent a jailli de son alvéole, accompagnée d'un bruit de succion familier, une épouvantable odeur de boucherie a envahi la pièce. Et l'image matutinale d'humains sanglés, sujets d'expériences animales outrancières s'est imposée à lui en un éclair.
      La femme couchée devant lui a une tête de vache. Implorante.
      - Rendez-moi ma vraie tête, docteur, meugle-t-elle. Je vous en prie. Mon mari va me battre s'il me voit accoutrée de la sorte !


      B... déambule à nouveau dans les couloirs. Puis il se rend aux toilettes. Au fond de la cuvette, sous l'eau trouble, et pour la deuxième fois cette semaine, il aperçoit un pivot dentaire.
      Un étonnement fugitif l'incite à chercher une cause logique à la présence de cet objet en un tel lieu, mais il songe toujours aux patients qui encombrent de leurs corps difformes les chaises fatiguées de la salle d'attente et ses pensées s'effilochent.


      Mitant de l'après-midi. B... a vu environ une vingtaine de patients entre quatorze et seize heures, et un automatisme amplifié lui fait anticiper les gestes à venir. La seringue est encore dans sa main, le piston écrasé sous son pouce aux articulations blanchies par la tension, et déjà son autre main empoigne un élévateur, tout en approchant le davier à racines, que la première main saisira sitôt la seringue lâchée.
      En ces instants, le temps devient machine, et le volant de la matière détoure des tranches d'espace, de viande et de doute. Accélérateur bloqué. Uniformisation des textures. En ce milieu d'après-midi, donc, un grain de sable se glisse dans la machinerie huilée des gestes chirurgicaux.
      B... est complètement penché sur un vieil ivrogne pour soigner la face distale d'une molaire à l'accès difficile. L'haleine alcoolisée du patient l'étourdit un peu et il n'analyse pas, dans un premier temps, le contact étrange que procure l'épaule du vieux contre son ventre. Puis les images s'organisent et il réalise qu'il écrase une forme arrondie, souple, qui saille sous la veste du vieillard. Le temps se dévide, et il se revoit enfant, essayant d'attraper une poule qui s'était enfuie du poulailler. Il réussit, après maintes tentatives et chutes forcées entrecoupées de rires, à jeter son gilet sur le volatile pour l'immobiliser. Et la forme qui saille du dos du vieillard a, sous sa veste, la même texture que la poule prisonnière... comme s'il s'agissait d'AILES !
      La fraise atteint la pulpe dentaire. Le vieillard crie en refermant la bouche sur la turbine. La surprise fait sursauter B..., perdu dans ses pensées, et la joue se déchire en un bruit mou, quasi-liquide.


-=-



      B... est sur le quai, encore sous le choc. "Ils vont sûrement me virer", se dit-il. Tendances schizoïdes. Repos forcé. "Et c'est peut-être mieux ainsi... La folie commence à tisser sa toile sucrée à l'odeur de madeleine autour de mes mains ensanglantées".
      B... est perdu dans une brume grise à l'odeur de trains et de passagers fatigués. Des inscriptions passent devant lui, lentement : ... FUMEURS - 1 - 054SL - 2 - NON FUMEURS - 127 SM - 2 ...
      Et il réalise soudain que le train qu'il doit prendre vient de démarrer.
      Le rideau de brume s'écarte et il saute sur un marchepied. La pointe de son pied droit glisse sur le métal brillant et usé. Sa main gauche se tend, ses doigts frôlent la rampe verticale. Il tombe. Les roues écrasent ses jambes et il s'évanouit.


      B... reprend conscience dans un lit d'hôpital. Une pièce blanche. Un bouquet de mimosa sur la table de chevet. Une infirmière assise à côté de son lit.
      - Alors, Monsieur B..., comment vous sentez-vous ?
      B... ne sait trop quoi dire. Il n'ose pas lever la tête et regarder vers le bas du lit. Il se souvient parfaitement de sa chute, du métal lui broyant les jambes.
      - Je n'ai plus de jambes, n'est-ce pas ?
      - Mais non, voyons, quelle idée ! Au contraire, on vous a préparé une belle surprise.
      B... se décide enfin à lever la tête mais son regard est arrêté par une masse énorme gonflant le drap.
      - Vous n'aurez plus besoin de prendre le train pour aller à votre travail, Monsieur B... Il vous suffira de galoper gaiement, dit-elle en arrachant le drap. Puis elle se met à rire, et B... lui décoche une ruade dans la mâchoire, lui cassant plusieurs dents.
      - Vous désirez un rendez-vous, Madame ?


 
La plaisanterie

 

 
"Le Dentiste" est une nouvelle inédite !
 
Mis à jour : 10/08/02

 
 
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